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QUAND LES FILLES FLIRTAIENT

AVEC LES DIEUX

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  • Festival International du Documentaire d'Amsterdam en compétition, IDFA 2011

 

  • Festival Pointdoc sur le net, janvier 2012

 

  • Festival International du Documentaire de Podgorica, en compétition, Underhill 2012

 

  • Festival Cinéréseaux de Bordeaux, 2012

 

 

 

Un film de Damien FAURE
51'
2011 © L.Faure
 
 
Image : Damien Faure
Son : Nicolas Bredin
Montage : Cédric Jouan
Musique : Xavier Roux
Production : Damien Faure
 
 
 
 

 

 

 
 

Un portrait singulier et libre de l’artiste Florence Reymond, qui fonde ses peintures sur le monde ambivalent de l'enfance, entre cruauté et innocence, entre poésie et barbarie.

Scènes primitives ou mise en scène documentaire ?

ARTICLE LORS DE LA SORTIE DU FILM AU CINÉMA SAINT-ANDRÉ DES ARTS

par Hélène JOLY (Cinéaste et journaliste)

Damien Faure est un cinéaste documentariste, qui compte déjà à son actif plus d’une dizaine de films, courts et longs. Grand arpenteur de contrées reculées, de mondes lointains et de guerres oubliées (cf sa trilogie sur le conflit qui déchire la Papouasie Occidentale depuis 1963), ou au contraire d’îlots de résistance dans des mégapoles comme Tokyo, il nous livre ici une œuvre plus personnelle.
Abordant cette fois un sujet intimiste, il choisit de filmer sa femme, Florence Reymond, artiste peintre. Film au genre inclassable, entre l’essai, la fiction, le documentaire, voire le film de famille, c’est surtout une promenade à travers nos mondes intérieurs, nos peurs archaïques et un retour aux sources, à nos origines primitives que le cinéaste nous livre. Quelles sont les sources d’inspiration de la peinture de Florence ? Pourquoi dans ses toiles, l’enfance côtoie si souvent la guerre dans des mises en scène aussi merveilleuses que cauchemardesques ? A partir de ce postulat de départ, le film va nous entraîner dans une longue dérive qui nous conduira jusqu’en Inde, le long du fleuve Bénarès.
Une petite fille, de dos, se perd dans une forêt en même temps, en voix off, elle relate un repas de famille qui a mal tourné et qui a débouché sur la guerre… Régulièrement, elle bute sur les mots compliqués, comme une réalité indigeste. Telle est la scène inaugurale du film de Damien Faure…
Après ce long prologue, dans la forêt, apparaît, assise sur une souche, telle une sorcière des bois, Florence. Le réalisateur l’interroge sur l’importance de ses souvenirs d’enfance, justement. La femme les balaie d’un seul coup, tout est faux, la mémoire nous fait défaut, on recompose tout, répond-elle. Que reste-t-il de notre enfance, de notre état naturel, de notre sauvagerie, une fois qu’on a été formatés et que l’éducation a bien élagué toute branche ou brindille qui s’égareraient de travers ?
C’est avec une grande sensualité que le cinéaste cadre le visage de madone de sa femme, et dont les rayons lumineux viennent rebondir sur sa longue chevelure noire.

Le film se construit autour de plusieurs séquences hétéroclites, comme la promenade dans les bois de la petite fille, l’interview dans la forêt de l’artiste Florence Reymond, mais aussi un été en famille dans la maison de vacances, à la campagne dont l’ambiance tchekhovienne nimbe de mélancolie ce moment fugitif. Puis, un voyage en Inde, à Bénarès, le long du Gange, où selon un rituel ancestral on s’y baigne pour mettre fin à la réincarnation. S’ensuit une fête d’anniversaire qui ressemble plutôt à une horrifique parade Disney, des images d’archives de guerre, une sorte de cimetière (la montagne des croix, en Lituanie, lieu de résistance contre l’URSS) et enfin, les toiles de l’artiste exposées dans son atelier, puis dans sa galerie. Le fil conducteur qui permet de passer d’un monde à l’autre est la petite fille. C’est elle que l’on suit principalement tout au long du film, c’est à travers son regard et ses jeux que s’invente ou se réinvente toute la mythologie de l’enfance que l’artiste déploiera sur ses toiles.
Par un savant montage, parfois lui aussi empreint d’une magie enfantine à la Méliès, tel ce tracteur qui disparaît derrière un tronc d’arbre, des associations libres d’images, les souvenirs se tissent, les mondes se mêlent et s’entremêlent.
Le tout est porté par trois voix de femmes, celle de la petite fille, au début, qui raconte cette scène de déchirement familial, suivi de l’interview de Florence Reymond, et un conte inventé, dit par une voix plus mûre, plus posée, celle d’Agnès Tassel, qui détourne de simples images d’un voyage en Inde, en une Odyssée fantastique de notre condition humaine.
Par cette forme de narration si particulière, où les images tournées de-ci de-là, sont détournées et assemblées pour écrire un autre récit, plus profond, plus enfoui, Damien réussit avec une infinie délicatesse et poésie à révéler nos mondes intérieurs, nos peurs archaïques, nos rêves les plus démesurés dans un monde de plus en plus réduit, standardisé, aux loisirs de masse, comme cette fête d’anniversaire pour enfants de riches, en Inde, totalement américanisée, qui semble tétaniser les deux enfants qui y assistent, alors que la misère du tiers-monde s’étale le long du fleuve Bénarès. Et les images d’archives de guerre qui suivent sont l’autre face de ce cache-misère au costume de Mickey, dont la pseudo gaité se nourrit de tout ce qu’elle détruit et engendre comme guerres sourdes qui se déchaînent tous azimuts.

C’est en traversant un cimetière pavé de toutes nos angoisses, névroses, drames personnels que la renaissance, ou du moins la sublimation par la création peut avoir lieu. Et dans les toiles de Florence, où se retrouvent de nombreux motifs visuels du film (un temple indien, un loup pendu, une petite fille, un fusil, une cabane, du sang…), toutes ces visions y sont déposées pour une catharsis qui explose de couleurs.
Ce film singulier, à l’onirisme latent, à la construction savamment organisée, tire de nombreux fils et montre encore une fois qu’au cœur de toute œuvre d’art, la source est à la fois en nous, dans notre quotidien le plus banal, mais aussi par la façon dont on pose le regard sur le monde qui nous entoure, avec la beauté qu’il nous offre, mais aussi ses désastres. Comme un pendant aux peintures de Florence Reymond, la vision cinématographique de Damien Faure est une réinterprétation pleine d’habileté, d’intelligence et de sensibilité.

Hélène Joly

 

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